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Pourquoi la démocratie ne peut s’épanouir dans les sociétés inégalitaires

Lorsque les inégalités économiques sont très élevées, la démocratie représente une menace telle pour les classes dirigeantes et les plus riches que son instauration ou sa préservation deviennent problématiques.

InegDemocratie

J’ai commencé à écrire cet article après avoir suivi la 4ème élection d’Abdelaziz Bouteflika à la tête de l’Algérie (avril 2014). Visiblement, personne ne croyait qu’il puisse ne pas être réélu. Dans un reportage diffusé sur LCP Assemblée Nationale, on voit une journaliste de la chaîne publique algérienne demander à ses rivaux « L’Algérie ou la Démocratie ? ». En vérité, l’Algérie a un système économique défavorable à l’instauration de la démocratie, ce système où le pouvoir peut changer de mains sans violence, par un simple changement d’alliances et où tous les citoyens sont censés avoir le même poids.

 

Les principes de la démocratie en théorie et en pratique

 

La démocratie se définit de plusieurs façons. L’étymologie grecque « pouvoir du peuple » suggère un pouvoir reposant sur l’égalité des droits politiques de tous les habitants. Le contrat social de Rousseau (1762) dans lequel le pouvoir politique résulte de la volonté homogène des citoyens est en ce sens bien un contrat démocratique. La démocratie s’oppose ainsi par étymologie aux inégalités. D’autres caractéristiques ont été mise en avant par ailleurs :

- la séparation des pouvoirs. Montesquieu (1748) distingue un pouvoir législatif (faire les lois), un pouvoir exécutif (faire respecter les lois) et un pouvoir judiciaire (juger de la conformité aux lois). La démocratie n’a pas l’exclusivité de la séparation et de la limitation des pouvoirs mais elle les admet comme de nécessaires principes.

- Popper (1963) dépasse les questions des règles de partage du pouvoir politique et de la légitimité du pouvoir. Pour Popper, ce qui définit la démocratie est le processus de changement des dirigeants. Dans la démocratie il est pacifique : il n’est pas nécessaire de risquer sa vie pour espérer changer les lois et ceux qui les mettent en œuvre.

En pratique, les régimes démocratiques ont d’abord été instaurés dans des petites structures étatiques (nous ne parlons pas de fonctionnements démocratiques dans des groupes humains sans état) et dans des processus d’élargissement d’oligarchies. C’est notamment le cas bien documenté d’Athènes (Will, 1972) où l’élargissement social des corps militaires conduit à accorder des droits politiques à l’ensemble de la population masculine en dehors des esclaves et des personnes originaires d’autres cités qui eux n’ont pas d’obligation de service militaire (le »peuple » athénien n’est donc qu’une petite minorité de l’ensemble des résidents).

En France comme au Royaume-Uni, avant d’arriver au suffrage universel, on est d’abord passé par un droit de vote censitaire interdisant aux citoyens ne payant pas un minimum d’impôt de voter et par un droit de vote réservé au seul genre masculin,  le plus riche et celui qui était seul en charge de la défense militaire du pays. Ces éléments historiques suggèrent qu’il est difficile de comprendra l’apparition de la démocratie sans voir qu’elle résulte largement de changements des rapports de forces au sein des sociétés. Autrement dit, les sociétés complexes, marquées par une forte division du travail sont favorables aux inégalités et l’égale accès de chacun au pouvoir politique ne va pas de soi.

 

Les conditions sociologiques de l’acceptation de la démocratie

 

Dans l’idée de Popper d’une démocratie substitut à la guerre civile, la démocratie permet de refléter les rapports de forces et les alliances entre  groupes sociaux.  Mais pour que chacun consente au contrat social démocratique il faut qu’il estime avoir plus à gagner qu’à perdre en acceptant la loi de la majorité. Pour Hobbes, même en renonçant à sa part de pouvoir politique, l’individu gagne à voir l’instauration de la paix. Pourtant, il peut arriver que des groupes sociaux (contrairement à des groupes, des individus isolés sont trop faibles pour défendre leur intérêt) estiment avoir trop à perdre à la démocratie et préfèrent le conflit ou sortir de l’Etat :

- la crainte d’une majorité dictant sa loi et une minorité est un thème fréquent chez les penseurs libéraux. Chez Tocqueville (1835), cette crainte porte explicitement sur un égalitarisme potentiellement liberticide et niveleur. Du stricte point de vue économique, cela se traduirait par des taux de redistribution des  revenus tels que les riches renonceraient à créer de la richesse (idée de Laffer) ou quitteraient le pays (sujet pointé par certains libéraux qu’on retrouve régulièrement dans le débat politique,exemple 1 en lien, exemple 2 en lien). Reste une troisième option : renoncer à la démocratie ou la pervertir. Si un groupe organisé veut éviter que la démocratie conduise au pouvoir des politiques dont la politique aura un important coût pour lui, il peut préférer investir dans des moyens empêchant une démocratisation sérieuse : violences (avec parfois recours à des forces armées extérieures), essor du clientélisme (convaincre l’électeur qu’il vaut mieux une redistribution limitée mais certaine qu’une redistribution plus large mais hypothétique), financement massif de partis politique en échange de prise en compte de l’intérêt des donateurs (d’où l’intérêt des tirages aux sort d’électeurs limitant l’avantage des ressources financières des partis)…

- Les raisons de ne pas vouloir une démocratie ne tiennent pas toujours à la peur d’être perdant économiquement. Un groupe social peut ne pas vouloir la démocratie s’il perçoit que son statut de minorité le conduira à l’exclusion politique systématique. C’est typiquement le problème qui se pose au Moyen-Orient. Lorsque les votes se font sur des lignes de séparation amenées à durer (appartenance ethnique ou religieuse), la présence d’un groupe à lui seul majoritaire va attiser la peur des minorités. On comprend ainsi l’impasse irakienne (majorité absolue des chiites), la transformation de la révolution démocratique syrienne  en guerre civile où le régime s’appuie sur les craintes des minorités, la rigidité et les violences du régime au Bahreïn (pays à majorité chiite dirigé par une dynastie sunnite). Si un groupe estime que chaque élection se traduira mécaniquement par son exclusion du pouvoir, il refusera un tel système. Lorsque le groupe en question sera associé à un territoire bien délimité, la tentation séparatiste sera alors forte même si au départ, la différence ethnique ou religieuse n’est qu’une coïncidence (cas de l’Ecosse plus à gauche que l’Angleterre).

Conséquences…

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