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Bernard Marris et le revers de la main invisible

Le marché conduit-il à l’harmonie ? Bernard Marris a montré le revers de l’idée de « main invisible » d’Adam Smith. Pour cela il s’appuie sur un autre schéma bien connu des économistes : le dilemme du prisonnier. L’argument s’avère à demi percutant …

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De la main invisible au dilemme du prisonnier

 

Adam Smith est souvent présenté (un peu arbitrairement) comme le père de l’économie et son idée la plus connue est celle de la main invisible, l’idée qu’une société où on laisse chacun agir selon son propre intérêt conduit à l’harmonie. Ce qui est un peu moins connu mais central pour comprendre le sens de la main invisible est le fait que Smith était aussi philosophe et même un philosophe avant d’être un économiste (la « Théorie des sentiments moraux », publiée en 1759 précède la « Richesse des Nations » publiée en 1776).  Dans la Théorie des sentiments moraux, Smith explique notamment la nature multiple des motivations humaines, altruistes et égoïstes. Il expose aussi l’importance de notre capacité à nous mettre dans la peau d’ autrui pour imaginer ce qu’il ressent et pense.

L’idée de main invisible reprend largement la fable des abeilles de Mandeville, métaphore suggérant le potentiel constructeur de l’égoïsme dans un cadre décentralisé. Smith est plus explicite dans son objectif et montre qu’un processus de décisions égoïstes décentralisé peut servir un intérêt général, dans tout le sens où il conduit chacun à être satisfait des actions des autres et à se comporter de façon honnête. Smith écrit ainsi « Ce n’est pas de la bienveillance du boucher, du brasseur ou du boulanger que nous attendons notre dîner, mais de leur souci de leur intérêt propre. « 

Smith n’a rien d’un proto-libértarien rejetant l’action étatique mais il voit des situations où elle n’est pas nécessaire. Évidemment le terme de « main invisible » fait penser à une intervention divine et fonder une « science » sur une présupposée intervention divine n’est pas très sérieux. Nozick (1974), lui, comprend le terme comme une façon de résumer des processus complexes dont le résultat n’est pas conforme aux buts des auteurs. La main est « invisible » dans le sens où l’on ne voit pas directement la causalité en jeu. Nozick oppose d’ailleurs les « mains invisibles » aux « mains cachés », lorsqu’on croit que le résultat est conforme aux intentions des auteurs mais que ces derniers masquent leurs actions et leurs intentions.

Bernard Marris précise alors la nature de la main invisible de Smith en la reliant à une analyse de John Nash (le « beautiful Mind » du film http://www.imdb.com/title/tt0268978/) : le « dilemme du prisonnier », un modèle de théorie des jeux (l’analyse logique des interactions décisionnelles).
Ce modèle « de base » du  » dilemme du prisonnier » porte le nom de l’exemple couramment utilisé pour l’expliquer. Dans le cas général, deux individus agissent égoïstement sans pouvoir discuter entre eux, les résultats possibles sont tels que le meilleur résultat pour chacun conduit au pire résultat pour l’autre. Le résultat logique de cette interaction est une situation sous-optimale pour les deux : s’ils s’étaient concertés ils auraient chacun fait un autre choix qui aboutit à un résultat préférable à celui qui s’établit sans coordination. Dans l’illustration du dilemme du prisonnier, le résultat « optimal » est « 6 mois de prison chacun » au lieu de « 10 ans de prison chacun », le résultat final est assimilé à un équilibre de marché. Marris voit dans cet exemple l’illustration de la perversité de la main invisible et de l’inefficacité du marché. Le rapprochement entre la main invisible et le dilemme du prisonnier est pertinent. Marris en déduit que la main invisible montre l’absurdité d’encourager un mécanisme économique décentralisé dont les acteurs sont mus par leur seul intérêt personnel. Oui mais… si le dilemme du prisonnier et la main invisible racontent au fond la même histoire, elles relatent deux points de vue opposés. Dans la main invisible, Smith insiste sur un intérêt global mais il ne nous dit pas si les bouchers dans leur ensemble n’auraient pas intérêt à s’entendre pour fixer le prix de la viande, et le dilemme du prisonnier peut aussi être vu comme un résultat moral : la vérité éclate et les délinquants sont punis, bref le dilemme du prisonnier, c’est aussi le triomphe de la justice.

L’ambivalence de la main invisible

 

Pour Marris, si l’économie de marché est néfaste à l’harmonie sociale, c’est aussi du à deux effets indirects :

  • la concurrence « pure et dure » conduit à la stagnation car la recherche constante d’optimalité nous épuise et nous empêche de garder des ressources pour tenter de nouvelles choses, la concurrence, l’innovation (idée qu’on retrouve approfondie dans « Antifragile » de Taleb, 2013).
  • la concurrence tue la confiance. Le marché devient une façon de voir la société qui conduit à s’attendre à ne trouver chez les autres que de l’égoïsme.Or, justement, c’est la confiance et l’anticipation de la bienveillance qui permet la coopération et fait avancer la science (certaines études montrent en effet que les étudiants en économie seraient plus égoïstes).

Pourtant, la concurrence malgré ses effets néfastes reste difficile à contourner. D’abord parce que les remèdes sont parfois pires que les maux. Algan et al. (2012) ont montré que la question de la confiance au sein de la société dépasse celle de l’organisation de l’économie. La France a beau avoir une économie où des organismes étatiques interviennent massivement pour limiter la concurrence, le pays souffre d’une forte défiance entre les citoyens. Pire, les institutions supposées pallier les méfaits de la concurrence créent de la méfiance par leur manque de transparence.

Surtout, la concurrence vue à travers la main invisible de Smith apparaît comme un processus ambivalent, tantôt souhaitable, tantôt nuisible :

  • A un niveau « micro », au niveau des décisions individuelle qui affectent d’autres que ceux qui décident (les « joueurs »), le dilemme du prisonnier est souvent vertueux : il pousse les acteurs à donner le meilleur d’eux-mêmes, il récompense le travail au détriment de la rente. S’il accroît la défiance entre individus, il accroît celle envers l’institution : les règles sont connues, les prix sont les mêmes pour tous.
  • Au biveau « micro », lorsqu’il y a asymétrie entre des acteurs en concurrence et d’autres qui ne le sont pas ou nettement moins, la concurrence devrait être bridée pour limiter l’effet de l’asymétrie. C’est l’intérêt des salaires minimum.
  • A un niveau agrégé, « macro », celui des institutions qui interagissent au niveau supérieur. Le résultat de l’interaction n’affecte que les « joueurs ». La concurrence aboutit souvent à un équilibre sous-optimal du point de vue collectif : concurrence fiscale, « dumping social » sur les lois du travail, sous-limitation des émissions de gaz à effets de serre.

 

La main invisible de Smith n’est donc en soit ni vertueuse ni mauvaise, dans tous les cas elle a des conséquences qui dépassent les intentions des acteurs, mais la désirabilité de ces conséquences dépend elle d’un jugement politique.

 

 Droits Image :

Image des mains : image d’Evans Ammos, licence créative commons.

Image de Bernard Marris : http://www.franceinter.fr/personne-bernard-maris .

Ce billet est un petit geste de mémoire envers de Bernard Marris, économiste drôle et cultivé, tué le 7 janvier 2015 lors du massacre visant à faire taire Charlie Hebdo, journal satirique.

 

Références :

Algan, Y., Cahuc, P., Zylberberg, A. (2012), La fabrique de la défiance, Albin Michel.

Marris; B. (2006), Antimanuel d’économie : Tome 2, Les cigales, Bréal.

Nozick., R. (1974), Anarchie, Etat et Utopie, PUF.

Smith, A.  (1776), Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations, http://classiques.uqac.ca/classiques/Smith_adam/richesse_des_nations_extraits/richesse_nations_extraits.html

Taieb, N.N. (2013), Antifragile: Les bienfaits du désordre, Les Belles Lettres.

 

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