Publicité

Nozick, la souffrance et le droit des animaux

Robert Nozick s’interroge sur le fondement des droits des animaux. Ses arguments sont percutants et déstabilisants, la question du droit des animaux, anodine en apparence renvoie à la centralité de de notre appartenance à l’espèce humaine dans notre éthique personnelle.

save-main-patte1

Nozick, la souffrance et le droit des animaux : quels rapports ? Le philosophe de l’Etat minimal a réfléchi à la question car il la considère préalable de délimiter les sujets du droit avant de réfléchir aux limites des droits de l’Etat.

En janvier 2015, contre l’avis du sénat, les députés ont reconnu le statut «d’êtres vivants doués de sensibilité» aux animaux domestiques (cf. article du Figaro).

La difficulté à accorder des droits aux animaux reflète la complexité de notre rapport personnel aux animaux, à la fois créatures proches pouvant faire l’objet de sympathie voire d’empathie et outils de production ou de bien-être humain. Cette complexité peut-être illustrée par la variété des points de vue éthiques sur lesquels peuvent s’appuyer les prises de position sur la juste façon de considérer les animaux. Je présente ici d’abord trois positions assez communes : l’argument « hobbésien » (protéger l’animal pour réduire la violence entre les hommes), l’argument causal, l’argument de la comparaison utilitariste ; ensuite je présente un argumentaire d’inspiration kantienne, celui de Nozick (1974). Ce dernier qui ne vise pas à trancher la discussion mais me conduit à une position mettant l’accent sur la souffrance.

L’argument hobbésien : Protéger les animaux pour protéger les humains.

Dans un précédent article sur la dignité  j’exposais l’intérêt de donner des droits à des animaux ou à des robots pour mieux défendre les humains. L’idée, en résumé, est qu’une société qui laisse s’exprimer la violence à l’encontre de créatures ressemblant aux humains rendait plus facile la violence envers des humains. Protéger les animaux  n’était pas du à un devoir moral envers les animaux mais à ce qu’il fallait décourager la banalité de l’image de la souffrance (ce qui expliquer que les robots anthropomorphes se voyaient accorder des droits contre la violence bien qu’ils n’aient pas de systèmes nerveux susceptibles de leurs causer des souffrances). Nozick récuse cet argument en soulignant notre capacité à distinguer la souffrance réelle de l’image de la souffrance. Cette question renvoie d’ailleurs à celle sur la possible nocivité de jeux vidéos violents. Nozick qui écrit dans les années 1970 se réfère plus simplement aux bouchers, découpeurs de chaire aux habits de sang, sans aucune inclination avérée au sadisme ou au meurtre.

Si protéger les animaux ne sert plus à protéger les hommes, l’homme a-t-il pour autant un droit moral à utiliser les animaux comme de simples objets ? Un premier argument semble justifier un oui… mais là aussi Nozick récuse cet argument :

L’argument causal  : des animaux nés pour servir l’homme, une humanité née de la domination des autres espèces.

Un argument avancé pour justifier l’utilisation des animaux comme objets consiste à rappeler l’histoire de notre espèce animal. En mangeant d’autres animaux ou en les chassant de leur habitat, l’homme n’est pas une espèce exceptionnelle. En outre, certaines espèces (chiens, chats, vaches, porcs, poules, moutons…) doivent leur existence  à un processus de domestication mené par l’homme (par exemple, l’homme a sélectionné parmi les ancêtres des loups actuels ceux qui étaient les plus enclins à obéir aux hommes et ces derniers sont les ancêtres des chiens). Puisque ces espèces doivent leur existence aux hommes et que la mort au profit d’un membre d’une autre espèce est naturelle, reprendre la vie aux animaux d’espèces domestiques serait légitime.

Pour Nozick, un tel argument est absurde. Cela revient à  accepter que des parents sacrifient leurs enfants car le descendant doit son existence à l’ascendant. Ce n’est pas parce que les animaux domestiques n’existent que par qu’ils sont issus d’une volonté humaine que l’homme peut reprendre cette vie quand bon lui semble. Peut-on pour autant en conclure que les humains n’ont aucun droit sur les animaux ? Nozick va nuancer ce propos de deux façons, d’abord en reconnaissant aux utilitaristes carnivores un argument, ensuite en élargissant le débat à la place de l’espèce humaine.

l’argument de la comparaison utilitariste : des animaux mieux avec que sans hommes

Au détour d’une réflexion, le prolifique Jeremy Bentham (1780) suggère une réponse à la question « quand est-il moral de tuer un animal ? ». Cette question n’épuise pas l’espace des interrogations sur les droits des animaux mais porte sur un point clef pour nos sociétés carnivores. Bentham considère acceptable de manger des animaux car la mort que leur fait subir  l’homme est moins douloureuse que les souffrances qu ils subissent dans la nature. Betham rajoute que l’animal n’ayant pas la capacité d’anticiper son avenir, la mort que lui inflige l’homme n’induit pas de souffrances par son anticipation (ce qui serait le cas avec des hommes). Tel quel l’argument paraît incertain car rien ne garantit que l’abattage pour motif alimentaire prévienne de souffrances l’animal qui y aurait échappé. Mais, il nous éclaire sur une piste : la mort pourrait être acceptable dans une sorte de contrat implicite entre l’homme et l’animal : l’homme donnerait à l’animal une vie plus agréable en échange d’un raccourcissement de cette dernière. Reste à savoir ce que l’on met dans le plus agréable, ce qui nécessite aussi de voir ce que serait une vie, dans la nature, donc sans hommes, pour des animaux domestiques !

Nozick, lui nous laisse un espoir d’échapper à l’immoralité du régime carnivore par une autre voie :

 

La fiction anti-anthropocentrique de Nozick : que considérions moral si nous étions une espèce inférieure ?

 

Nozick nous demande quels seraient les droits d’une espèce extra-terrestre sur Terre. Serait-elle assimilée à une espèce animale ? Si elle est supérieure à nous (disons pour simplifier que ce serait à tous points de vue), pourrait-elle nous traiter comme des animaux ? Pourrait-elle considérer que nos droits, même si ils ont une valeur, devraient toujours passer au second plan au-regard des leurs ? Le bien-être des membres de cette espèce pourrait-il justifier toutes les souffrances humaines ? Nozick ne tranche pas mais suggère bien que l’on trouverait immoral que nos droits soient ignorés en raison de notre infériorité technologique, intellectuelle ou morale. Il suggère alors qu’une piste serait de distinguer les espèces selon la capacité à donner un sens à la vie (et par conséquent à la mort). Autrement dit, la souffrance ou la mort d’un individu qui ne peut donner sens à sa vie seraient plus acceptables que celles de celui qui peut.

Cependant un tel critère me paraît insatisfaisant. Devrions-nous accepter de sacrifier plus facilement les droits des malades d’Alzheimer (souffrances réelles mais sens de la vie perdu) ? Cela paraît difficile à accepter notamment lorsque cela conduit à accepter plus facilement leurs souffrances (lorsqu’il s’agit de devoir sauver une vie plutôt qu’une autre, cela peut se défendre probablement par l’intérêt de privilégier une forme plus complète de la vie humaine).

L’importance de la capacité de sympathie de notre espèce (Smith, 1756) nous conduit probablement à reconnaître toute souffrance même celle d’une créature dissemblable. Nous retrouvons ici un autre idée de Bentham au sujet des animaux : en utilitariste cohérent, il défendait la prise en compte des souffrances de toutes les espèces animales.

Si la mort, y compris à des âges précoces est commune à l’état naturel pour l’essentiel des espèces,  la souffrance demeure limitée, sa fonction étant de stimuler un comportement mettant fin à une situation menaçant la survie. La mort est dans la nature de chaque espèce, mais la vie n’a pas vocation à être un temps de souffrance.

Il faudrait aussi prendre en compte en partie l’argument causal dans la mesure où mettre sur le même pied toutes espèces conduirait à notre fin et ainsi empêcherait les hommes de mettre en œuvre la protection des droits qu’ils accorderaient aux autres espèces. Les droits des animaux devraient alors résulter à la fois de notre inclination à refuser la souffrance des êtres sensibles et dans un second temps, d’une préférence pour les droits des membres notre espèce ou du moins de toute forme de vie apte à exprimer la richesse du vivant et à préserver les droits des autres espèces.

Des principes aux droits et à l’éthique personnelle

 

Resterait alors à définir la souffrance puisqu’elle déterminerait les droits. Selon la complexité du système nerveux et cérébral, plus ou moins de droits pourraient être accordés. L’établissement de droits aux animaux porte en fait bien plus sur des questions éthiques que politiques : les droits des animaux sont bien plus difficiles à protéger que ceux des humains, les premiers ne pouvant se défendre en justice, et subissant souvent des préjudices en toute discrétion. En revanche la fixation de la loi peut avoir une valeur de norme sociale influençant l’éthique de chacun.

Cet effet éthique serait double :

  • Sur les comportements à l’égard des animaux, la prise en compte des souffrances que nous faisons subir directement ou indirectement aux animaux peut conduire à des changements de comportements : consommer des viandes selon les conditions d’élevage et d’abattage, ne pas participer, en France ou à l’étranger, à des spectacles reposant sur la souffrance animale (corridas, combats de volatiles…).
  • En rehaussant le standard des conditions de vie des animaux, on devrait réduire la tolérance à l’égard de la maltraitance humaine. On compare souvent des conditions humaines indignes au sort des animaux (on parle de « vies de chiens »), un rehaussement des standards pour les animaux pousserait ainsi vers le haut le standard appliqué aux humains, on revient alors, mais par un chemin indirect, le lien avec la dignité.

Il est probable que l’évolution des lois et des standards soit progressive, de sorte qu’à terme, l’élevage même d’animaux à une fin instrumentale (viande, cuire, fourrure), soit condamné sauf à des conditions de confort si élevées pour les animaux qu’il devienne plus rentable de privilégier des substituts devenus plus proches et moins chers (viandes de culture, textiles synthétiques).

Enfin, il est important de garder à l’esprit que les droits que nous accordons aux animaux n’épuisent pas les devoirs que nous avons à l’égard de la faune, outre le respect des droits des animaux, certains devoirs concernent des droits envers d’autres hommes, notamment le devoir de préserver une faune variée pour les générations suivantes ou d’une faune nécessaire à la survie d’autres hommes.

 

Références

Bentham, J. (1780), An Introduction to the priciples of Morals and Legislation, en ligne sur : http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k93974k
Nozick, R. (1974), Anarchie, Etat et Utopie, PUF (édition traduite de 1988).
Smith, A. (1759), The Theory of Moral Semtiments, (La théorie des sentiments moraux), en ligne sur http://metalibri.wikidot.com/title:theory-of-moral-sentiments:smith-a

Image : http://mimsy4818.files.wordpress.com/2012/02/save-main-patte1.png?w=640

 

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *


*

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>