Cet article expose le pourquoi et le comment du tirage au sort des électeurs en lieu et place du suffrage « universel » tel que pratiqué aujourd’hui.

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Les sondages sont très présents dans la vie politique des pays occidentaux au point que plusieurs auteurs se sont insurgé contre la démocratie d’opinion parfois même appelée  « sondocratie » (Marquis, 2005) à qui ils reprochent d’avoir transformé la démocratie en dictature de l’opinion (voir le débat en 2008 entre Julliard et Finkielkraut ) , plus exactement dictature d’une opinion souvent manipulée par les sondeurs et répondant à des questions en faisant primer le sentiment immédiat à la réflexion.  Paradoxalement, les méthodes issues des sondages pourraient inspirer la solution à deux maux majeurs de la démocratie actuelle.

Deux maux de nos démocraties que le tirage au sort des électeurs pourrait contribuer à guérir.

  • La distorsion de représentativité liée à l’hétérogénéité de l’abstention. Selon les critères sociodémographiques.

Comme nous l’avons déjà évoqué dans un précédent billet, l’abstention dépend largement de variables démographiques dont l’âge et le revenu. Le suffrage universel tel que pratiqué dans la plupart des pays démocratiques repose sur le volontariat.  L’Italie qui essayé de rendre le vote obligatoire en est revenue : on ne peut imposer à des millions de personnes de voter contre leur gré. Il en résulte que certaines catégories de la population représentent mieux leurs intérêts que d’autres. Une des cause du différentiel de taux d’abstention semble reposer sur la croyance de l’inutilité du vote (« toues les mêmes ») et sur la volonté de ne pas légitimer des politiques que l’on rejette .

  • Un choix électoral reposant sur des éléments périphériques au détriment du programme.

Choisir implique parfois un travail difficile et fastidieux (cf. article sur la liberté). C’est notamment le cas pour une élection politique. Beaucoup d’électeurs se disent «on va voter pour Untel, parce qu’on le connaît (ou parce qu’on se connaît sa mère, son père…) » ou  « parce qu’il a une bonne tête, qu’il parle bien, qu’il a du charisme…  » , bref, tout un tas d’arguments auquel un recruteur accorderait peu d’importance s’il devrait choisir le Directeur d’une filiale ayant un chiffre d’affaire se comptant en millions voire en milliards d’euros.  Si les électeurs en viennent pour la plupart à faire des choix sur des éléments aussi périphériques c’est parce qu’en vérité,  ils ont peu de temps à consacrer aux élections et que les contacts directs avec les candidats sont inexistants ou superficiels.

Ces deux biais conduisent à ce que le gain d’une élection repose plus la capacité à mobiliser des électeurs peu intéressés par l’élection plutôt que sur la conviction.  La victoire repose alors sur la capacité à mobiliser des moyens humains et financiers : publicité, appels, porte-à-porte se résumant une vente du candidat soutenu et le dénigrement des rivaux, cars allant chercher les électeurs pour aller chercher les électeurs…  Les États-Unis où près d’un citoyen sur deux ne vote pas et où les dons et les dépenses des partis politiques sont à peine plafonnés (il y a bien des règles mais facilement contournables), les deux grands partis politiques sont devenus des machines de campagne électorale vidées de débats d’idées et incapables de remettre en cause les intérêts des entreprises les plus importantes.
Ces deux biais conduisent aussi à placer au centre du jeu politique des personnalités.  Une personne déjà connue (grâce à de précédents mandants ou à une célébrité acquise ailleurs) aura bien plus de chances d’être élue qu’une nouvelle tête.  Cumul des mandats et « carrièrisation » de la politique en résultent. Or la « carrièrarisation » de la politique conduit à faire de la réélection un objectif trop important : choix court-termistes  et choix clientélistes assurant une majorité plutôt que ce choix favorables à tous.
Une solution proposée ayant eu un certain écho a été de tirer au sort les élus (Chouard, 2013).  Après tout, cette procédure était déjà répandue à Athènes et est encore utilisée pour choisir des jurés aux États-Unis ou en France. Cependant, si elle permet d’éviter une professionnalisation de la classe politique, elle n’assure pas la qualité et le sérieux des élus (le problème posé dans le cas des jurés de cour d’Assise a d’ailleurs conduit à une réforme en 2011, et l’idée d’introduire des jurés populaires en correctionnelle a été abandonnée après l’élection de F. Hollande).

Pourquoi le tirage au sort des électeurs corrigerait la distorsion de la représentativité.

Quand on fait un sondage, on tire au sort avec une égale probabilité chaque personne interrogée. Reste que certaines personnes peuvent ne pas vouloir répondre. Dans les sondages politiques, ce biais est corrigé par la méthode des quotas : on fixe à l’avance la répartition par âge, sexe, profession et lieu de résidence des personnes interrogées.  Dans le cas d’un tirage au sort des électeurs, la méthode des quotas risquerait d’être critiquée car elle repose sur le savoir-faire d’experts que l’on pourrait soupçonner de manipuler la procédure. Un tirage aléatoire pure serait donc préférable mais il implique d’obliger les personnes tirées au sort à voter.  Dans la mesure où l’événement serait exceptionnel dans une vie et aurait un impact majeur, cela devrait encourage les tirés au sort à participer (quitte à vote blanc). D’autre part, dans la mesure où les abstentionnistes potentiels ne seraient qu’un faible nombre (et non des millions comme dans le cas des élections italiennes), les sanctions en cas de refus de ce devoir citoyen pourraient être incitatives (la privation de droits civiques serait logique pour une personne refusant  de contribuer à la vie publique). Enfin, pour les personnes tirées au sort, deux motifs d’abstention seraient neutralisés :
– le coût : voter nécessite du temps et a donc implicite. Le temps nécessaire à l’évaluation des candidats serait indemnisé à hauteur du coût d’opportunité de l’électeur.
– la difficulté de l’évaluation : de même qu’un juré de cour d’assise est préparé et passe du temps à écouter tous les avis lors d’un procès, les électeurs tirés au sort seraient rassemblés pour auditionner les candidats et auraient un temps minimal de réflexion. Dans la mesure où celui qui gagne 5000 euros par semaine serait indemnisé à hauteur de 5000 euros pour une semaine consacré au choix, il aurait intérêt à se consacrer pleinement à son devoir citoyen.

3 pensées sur “Et si on tirait au sort… les électeurs.”

    1. Merci pour le lien. Ce qui est « amusant », c’est que ma réflexion est partie d’une question économique « voter, ça a un coût pour l électeur et pour l’ Etat » et en lisant Chouard je me suis rendu compte que le vote lui-même était lié aux dysfonctionnements de nos démocratie.
      Je ne serai pas contre une part d ‘élus tirés au sort mais je crois que le tirage au sort de tous les élus n est plus adapté à des sociétés avec des appareils étatiques aussi complexes que les nôtres. D’autre part, je trouve que Chouard idéalise un peu la démocratie Athénienne, société avec pas mal d exclus de la vie politique : femmes, esclaves, étrangers. Donc, finalement, même à Athènes, le pouvoir n était pas laissé entre les mains de n’importe-qui. A mon avis, on a aussi besoin d’expertise et d’expérience pour bien gouverner.

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